L'histoire de Pablo
L'hôpital

A cause de la césarienne, j'ai du rester à la maternité pendant deux jours avant de pouvoir être transporté à l'hôpital où était Pablo. Ces 48 heures ont été les plus longues de ma vie. J'avais un tel besoin et envie de toucher mon fils et de le tenir dans mes bras. Cette petite boule chaude qui avait été si proche pendant tous ces mois, avait tout d'un coup disparu de ma vie. J'étais vide. J'étais mère mais sans mon enfant. Mon corps se préparait pour être mère mais il n'y avait pas de bébé pour sucer les seins. J'étais dans une chambre seule au même étage que les autres mères, qui venaient d'accoucher. Dans le couloir de ma chambre je pouvais entendre les autres nouveau-nés pleurer.
On me donnait des nouvelles de Pablo le matin. Il était toujours très faible mais son état était stable.

François était allé voir Pablo et il me ramenait des photos de lui. Je les mettais sur le mur comme une vague compensation de sa présence près de moi.

Je priais pour lui. Je priais avec intensité pour sa santé physique et mentale. Sur la table à langer j'avais aménagé un petit autel. Il y avait des fleurs que la famille avait amené, une photo de Pablo, une tête de Bouddha, deux figures de Frodon avec l'anneau et Aragon (Seigneur de l'anneau) que j'avais eu dans un oeuf Kinder le jour même et qui pour moi représentaient la force suprême.

La deuxième nuit François restait dormir avec moi à la maternité. Le matin au réveil il ne retrouvait pas la voiture qui était garée sur le trottoir devant la maternité. Quelqu'un l'a fait enlever. François avait vite trouvé que c'était le gardien de nuit qui avait demandé son enlèvement et que la voiture se trouvait maintenant à la fourrière. C'était un coup très dur à supporter au milieu de notre tragédie familiale. Mais François s'en est occupé aussitôt et il a pu récupérer la voiture le jour même. Il s'est également occupé de faire faire l'acte de naissance à la mairie. Ces activités le maintenaient et nous maintenaient occupé dans l'instant.

Le troisième jour j'ai finalement pu aller voir Pablo. Mon corps récupérait très vite de la césarienne et je n'avais qu'un minimum de douleurs. C'était comme si je refusais de le laisser faire obstacle à cette visite. L'hôpital de néonatalogie était ouvert uniquement au parents et uniquement l'après-midi. Pour entrer, il fallait suivre une procédure très stricte de nettoyage des mains et il fallait porter des sur-vêtements en papier, stérilisés et jetables sur le corps, les pieds et la tête. Il fallait sonner et attendre que le personnel ouvre la porte. Parfois on pouvait attendre plus d'une demi-heure, si le personnel était occupé avec un enfant. C'était l'enfer pour moi d'attendre dans cette salle, si près de mon bébé et pourtant sans pouvoir le voir.

Un médecin interne est venu à notre rencontre et elle voulait nous faire un point sur l'état de Pablo avant que nous allions à son rencontre. Je n'avais qu'une envie et c'était d'être près de mon fils. Mais j'acceptais de la suivre et elle nous a amenés dans une salle de réunion. Elle nous racontait que l'état de Pablo était critique. Il avait eu des convulsions au cerveau, ce qui n'était pas bon signe. Ils lui avaient donné des médicaments pour arrêter les convulsions et pour l'instant elles s'étaient arrêtées. L'électroencéphalogramme de son cerveau montrait une activité anormale. Mais c'était trop tôt pour en tirer des conclusions. Elle disait que pour récupérer, son état devait changer dans les jours qui viennent, sinon ses chances de récupérer seraient faibles . Elle nous donnait très peu d'espoir. C'était un choc immense d'entendre ses mots. A la maternité, le matin, ils nous avaient dit qu'il faisait des progrès. La gravité de la situation nous avait été transmise sans emballage en pleine gueule et il fallait s'adapter à une réalité que je n'étais pas encore prête à assumer complètement. Je m'accrochais à l'espoir et je refusais pour l'instant de me projeter dans le futur. A cet instant Pablo était en vie et je voulais vivre cet instant avec lui à 100%.

Enfin nous pouvions entrer chez Pablo. Il était allongé sur un lit avec une lampe chauffante au-dessus. Son corps était couvert d'électrodes et de tuyaux et il respirait à travers un respirateur. Ses yeux étaient fermés comme s'il dormait, mais il réagissait légèrement quand on le touchait. J'étais frappé par sa beauté. Comment un bébé si grand et si parfait pouvait-il être en si mauvaise état ? Qu'est-ce qu’il c'était passé pour qu'il en arrive là ? Autour de Pablo il y avait d'autres bébés, des bébés minuscules qui ressemblaient plus à des martiens qu'à des humains - des grands prématurés. Mais ils étaient plus vivant que Pablo. Être à côté de Pablo me faisais fondre à l'intérieure, tellement il était doux, tendre et magnifique. Un nouveau-né rayonne. Pablo rayonnait et il était hors du commun. Ma tristesse s'envolait dans sa présence tellement j'étais capturée par son rayonnement. Je lui parlais. Je lui chantais sa chanson, que j'avais inventé pendant la grossesse. Je passais un moment enchanté avec lui. Mais je ne pouvais pas rester longtemps. La césarienne tirait en bas et mon corps fatiguait vite.

De retour dans la chambre à la maternité j'ai fondu en larme. Bien sur j'ai eu des larmes avant mais là je le sentais comme si j'avais déjà perdu mon bébé. Mais je voulais garder l'espoir. Je sentais que si je perdais l'espoir, c'était comme si je l'abandonnais. Il fallait être forte pour lui. En tout cas il fallait être là pour lui et il fallait lui donner le plus possible que le temps soit limité ou non.

Dans les jours qui suivaient l'état de Pablo s'aggravait. Il avait des saignements internes et encore d'autres problèmes, tous des séquelles liés au manque d'oxygène trop important. Nous le visitions tous les après-midi. Nous passions beaucoup de temps à lui parler et à lui expliquer ce qui lui arrivait. Cela peut paraître étrange pour certain mais je suis convaincue qu'un bébé ressent et comprend beaucoup de choses. Nous lui donnions des petits massages et tenions ses petites mains pendant des heures. Auprès de lui, je réussissais souvent à chasser le chagrin et parfois je me sentais même joyeuse. Je n'avais pas envie de lui transmettre mon angoisse. Au contraire j'essayais plutôt de lui transmettre mon amour et de profiter des moments avec lui. Mais en même temps nous voyions notre fils souffrir dans son corps. Nous étions témoins de sa bataille pour rester en vie et il se battait vraiment.

Au bout d'une semaine à la maternité j'étais suffisamment en forme pour rentrer à la maison. Ma mère m'avait proposé de venir à Paris une semaine pour rester auprès de moi et j'acceptais. Elle restait à la maison avec nous. Elle n'avait pas le droit de venir avec nous à l'hôpital rendre visite à Pablo, mais elle s'occupait des taches ménagères et cela nous aidait beaucoup. J'avais du mal à montrer mes émotions auprès d'elle et ce n'était pas tout le temps facile. Mais j'appréciais sa présence.

Nous avons décidé de faire baptiser Pablo à l'hôpital. François a pris contact avec le prêtre de l'hôpital et il est venu un après-mini avec son assistante. Le baptême s'est déroulé paisiblement, le prêtre a cité quelques textes de la Bible et il a mis de l'eau sur le front de Pablo. Cela comptait beaucoup pour moi de faire ce geste. Je crois en Dieu et Pablo était maintenant un enfant de Dieu

Le vendredi 7 février nous avons eu une conversation avec un autre médecin pour faire le point sur l'état de Pablo. Le message n'était pas du tout optimiste. Son activité cérébrale était toujours anormale. Son état physique était si critique qu'il risquait de mourir durant le week-end. Mais les médecins n'avait pas encore pu établir un pronostique. Pour obtenir un pronostique il fallait plusieurs choses, entre autre un IRM de son cerveau. Cet IRM était programmé pour le mercredi suivant. Mon espoir était toujours intact mais je comprenais de plus en plus que j'attendais un miracle.

Ce week-end l'état de Pablo s'est amélioré. Les saignements et les convulsions se sont arrêtés. Il est devenu plus présent, ses yeux s'ouvraient et il faisait des grimasses avec le visage. Cela a renforcé notre espoir. Nous avons pu négocier avec l'hôpital que ma mère vienne voir Pablo. Nous sommes allés avec elle dimanche matin exceptionnellement. Elle était très touchée de voir son petit-fils. Elle ne lui a pas parlé mais elle a tenu sa main pendant un long moment. Cette nouvelle situation nous a mis face à des questions que nous n'avions pas eus à nous poser jusqu'ici. Et s'il était en train de récupérer physiquement mais que mentalement il n'allait pas bien ? Étions-nous prêt à vivre avec un enfant mentalement retardé ? Allions-nous être affrontés au choix infiniment difficile de décider sur sa vie ou sa mort ? C'était de grandes questions trop difficiles à répondre.

Mais nous n'avions pas eu beaucoup de temps pour réfléchir à ce type de questions, car l'amélioration ne dura que le week-end. L'état de Pablo a rechuté. Il refaisait des convulsions et il a fait une hémorragie pulmonaire. Les médecins se posaient la question s'il allait être en état pour être transporté à son IRM. Je commençais à changer d’attitude intérieurement. Je commençais à lâcher prise. Jusqu'à maintenant je m’était accrochée à un espoir inouï qu'il allait récupérer et survivre et je l’ avait encouragé à se battre pour la vie. Je le retenais avec toutes les forces possibles. Bien sur que c'est normal pour une mère de faire ainsi. Mais maintenant je réalisais qu'il fallait que je le laisse suivre son chemin. Si c'était son chemin de s'en aller j'avais tort de m'accrocher à lui. Ce n'était pas juste de prolonger ses souffrances inutilement. Alors intérieurement je lui ai donné la permission de mourir et je le lui ai dit.

Le jugement est tombé mercredi avec son IRM. Il montrait que le cerveau de Pablo était rempli de sang et qu'il ne pouvait pas vivre ni mentalement ni physiquement. L'espoir était terminé. Il n'y avait plus de sens à continuer à le maintenir en vie artificiellement alors qu'il souffrait. Nous avons donc pris la décision en accord avec les médecins de mettre fin à ses soins le plutôt possible. Nous voulions être présents pour l'accompagner jusqu'au bout. Nous fixions le moment pour le lendemain matin et nous avons eu l'autorisation que ma mère pouvait également être là. C'était le jour de son départ. Le soir nous avons appelé toute la famille et quelques amis pour leur annoncer la triste nouvelle. La sœur et beau-frère de François sont venus chez nous et nous avons pleuré un peu ensembles. Finalement son beau-frère nous a raconté que la même chose lui est arrivé 18 ans plus tôt avec son premier enfant, mais c'est quelque chose qu'il n'ait jamais pu en parler avant.

Jeudi matin nous sommes allés à l'hôpital, mais les médecins avaient finalement décidé d'attendre le soir car c'était plus tranquille et plus intime. Ma mère a pu voir Pablo une dernière fois et tout d'un coup elle a craqué et a commencé à pleurer. Toute la semaine elle s'est retenue, nous avait regardé pleurer pendant qu'elle restait sans émotions apparentes. C'était très dur pour elle d'arriver à montrer ses émotions, je pense par rapport à nous mais aussi à elle-même. Après elle a voulu partir à l'aéroport tout de suite et toute seule, même si son avion n'était que l'après-midi. Nous avons insisté sur le fait qu'elle revienne avec nous à la maison et nous avons pu pleurer un peu ensemble, mère et fille. Nous l'avons conduit à l'aéroport dans l'après-midi et nous nous sommes quitté tout en étant un peu plus proche qu'avant.

Jeudi soir : ce soir là j'ai pu tenir Pablo dans mes bras pour la première fois. Ce moment que j'avais tant attendu depuis des mois était finalement venu. Pablo était endormi à cause des médicaments. Il ne souffrait pas. J'ai été surpris de son poids dans mes bras. Avec son papa nous avons chanté des chansons paisibles. Nous lui avons souhaité bonne route et nous lui avons dit combien nous l'aimons et allions toujours l'aimer. Nous sommes restés un bon moment avec lui ainsi. Le médecin est venu discrètement et il a arrêté le respirateur progressivement. Pablo s'est éteint dans nos bras. C'était un moment très paisible. Sur le moment je sentais plus de soulagement que de chagrin. Il était libéré. Adieu Pablo. Adieu mon bébé.

Pablo est parti le 13 février exactement le jour de son terme.

 

Pablo un des derniers jours

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