Je priais pour lui. Je priais avec intensité pour sa santé physique
et mentale. Sur la table à langer j'avais aménagé un petit autel. Il
y avait des fleurs que la famille avait amené, une photo de Pablo, une
tête de Bouddha, deux figures de Frodon avec l'anneau et Aragon
(Seigneur de l'anneau) que j'avais eu dans un oeuf Kinder le jour même
et qui pour moi représentaient la force suprême.
La deuxième nuit François restait dormir avec moi à la maternité.
Le matin au réveil il ne retrouvait pas la voiture qui était garée
sur le trottoir devant la maternité. Quelqu'un l'a fait enlever.
François avait vite trouvé que c'était le gardien de nuit qui avait
demandé son enlèvement et que la voiture se trouvait maintenant à la
fourrière. C'était un coup très dur à supporter au milieu de notre
tragédie familiale. Mais François s'en est occupé aussitôt et il a
pu récupérer la voiture le jour même. Il s'est également occupé de
faire faire l'acte de naissance à la mairie. Ces activités le
maintenaient et nous maintenaient occupé dans l'instant.
Le troisième jour j'ai finalement pu aller voir Pablo. Mon corps
récupérait très vite de la césarienne et je n'avais qu'un minimum de
douleurs. C'était comme si je refusais de le laisser faire obstacle à
cette visite. L'hôpital de néonatalogie était ouvert uniquement au
parents et uniquement l'après-midi. Pour entrer, il fallait suivre une
procédure très stricte de nettoyage des mains et il fallait porter des
sur-vêtements en papier, stérilisés et jetables sur le corps, les
pieds et la tête. Il fallait sonner et attendre que le personnel ouvre
la porte. Parfois on pouvait attendre plus d'une demi-heure, si le
personnel était occupé avec un enfant. C'était l'enfer pour moi
d'attendre dans cette salle, si près de mon bébé et pourtant sans
pouvoir le voir.
Un médecin interne est venu à notre rencontre et elle voulait nous
faire un point sur l'état de Pablo avant que nous allions à son
rencontre. Je n'avais qu'une envie et c'était d'être près de mon
fils. Mais j'acceptais de la suivre et elle nous a amenés dans une
salle de réunion. Elle nous racontait que l'état de Pablo était
critique. Il avait eu des convulsions au cerveau, ce qui n'était pas
bon signe. Ils lui avaient donné des médicaments pour arrêter les
convulsions et pour l'instant elles s'étaient arrêtées.
L'électroencéphalogramme de son cerveau montrait une activité
anormale. Mais c'était trop tôt pour en tirer des conclusions. Elle
disait que pour récupérer, son état devait changer dans les jours qui
viennent, sinon ses chances de récupérer seraient faibles . Elle nous
donnait très peu d'espoir. C'était un choc immense d'entendre ses
mots. A la maternité, le matin, ils nous avaient dit qu'il faisait des
progrès. La gravité de la situation nous avait été transmise sans
emballage en pleine gueule et il fallait s'adapter à une réalité que
je n'étais pas encore prête à assumer complètement. Je m'accrochais
à l'espoir et je refusais pour l'instant de me projeter dans le futur.
A cet instant Pablo était en vie et je voulais vivre cet instant avec
lui à 100%.
Enfin nous pouvions entrer chez Pablo. Il était allongé sur un lit
avec une lampe chauffante au-dessus. Son corps était couvert
d'électrodes et de tuyaux et il respirait à travers un respirateur.
Ses yeux étaient fermés comme s'il dormait, mais il réagissait
légèrement quand on le touchait. J'étais frappé par sa beauté.
Comment un bébé si grand et si parfait pouvait-il être en si mauvaise
état ? Qu'est-ce qu’il c'était passé pour qu'il en arrive là ?
Autour de Pablo il y avait d'autres bébés, des bébés minuscules qui
ressemblaient plus à des martiens qu'à des humains - des grands
prématurés. Mais ils étaient plus vivant que Pablo. Être à côté
de Pablo me faisais fondre à l'intérieure, tellement il était doux,
tendre et magnifique. Un nouveau-né rayonne. Pablo rayonnait et il
était hors du commun. Ma tristesse s'envolait dans sa présence
tellement j'étais capturée par son rayonnement. Je lui parlais. Je lui
chantais sa chanson, que j'avais inventé pendant la grossesse. Je
passais un moment enchanté avec lui. Mais je ne pouvais pas rester
longtemps. La césarienne tirait en bas et mon corps fatiguait vite.
De retour dans la chambre à la maternité j'ai fondu en larme. Bien
sur j'ai eu des larmes avant mais là je le sentais comme si j'avais
déjà perdu mon bébé. Mais je voulais garder l'espoir. Je sentais que
si je perdais l'espoir, c'était comme si je l'abandonnais. Il fallait
être forte pour lui. En tout cas il fallait être là pour lui et il
fallait lui donner le plus possible que le temps soit limité ou non.
Dans les jours qui suivaient l'état de Pablo s'aggravait. Il avait
des saignements internes et encore d'autres problèmes, tous des
séquelles liés au manque d'oxygène trop important. Nous le visitions
tous les après-midi. Nous passions beaucoup de temps à lui parler et
à lui expliquer ce qui lui arrivait. Cela peut paraître étrange pour
certain mais je suis convaincue qu'un bébé ressent et comprend
beaucoup de choses. Nous lui donnions des petits massages et tenions ses
petites mains pendant des heures. Auprès de lui, je réussissais
souvent à chasser le chagrin et parfois je me sentais même joyeuse. Je
n'avais pas envie de lui transmettre mon angoisse. Au contraire
j'essayais plutôt de lui transmettre mon amour et de profiter des
moments avec lui. Mais en même temps nous voyions notre fils souffrir
dans son corps. Nous étions témoins de sa bataille pour rester en vie
et il se battait vraiment.
Au bout d'une semaine à la maternité j'étais suffisamment en forme
pour rentrer à la maison. Ma mère m'avait proposé de venir à Paris
une semaine pour rester auprès de moi et j'acceptais. Elle restait à
la maison avec nous. Elle n'avait pas le droit de venir avec nous à
l'hôpital rendre visite à Pablo, mais elle s'occupait des taches
ménagères et cela nous aidait beaucoup. J'avais du mal à montrer mes
émotions auprès d'elle et ce n'était pas tout le temps facile. Mais
j'appréciais sa présence.
Nous avons décidé de faire baptiser Pablo à l'hôpital. François
a pris contact avec le prêtre de l'hôpital et il est venu un
après-mini avec son assistante. Le baptême s'est déroulé
paisiblement, le prêtre a cité quelques textes de la Bible et il a mis
de l'eau sur le front de Pablo. Cela comptait beaucoup pour moi de faire
ce geste. Je crois en Dieu et Pablo était maintenant un enfant de Dieu
Le vendredi 7 février nous avons eu une conversation avec un autre
médecin pour faire le point sur l'état de Pablo. Le message n'était
pas du tout optimiste. Son activité cérébrale était toujours
anormale. Son état physique était si critique qu'il risquait de mourir
durant le week-end. Mais les médecins n'avait pas encore pu établir un
pronostique. Pour obtenir un pronostique il fallait plusieurs choses,
entre autre un IRM de son cerveau. Cet IRM était programmé pour le
mercredi suivant. Mon espoir était toujours intact mais je comprenais
de plus en plus que j'attendais un miracle.
Ce week-end l'état de Pablo s'est amélioré. Les saignements et les
convulsions se sont arrêtés. Il est devenu plus présent, ses yeux
s'ouvraient et il faisait des grimasses avec le visage. Cela a renforcé
notre espoir. Nous avons pu négocier avec l'hôpital que ma mère
vienne voir Pablo. Nous sommes allés avec elle dimanche matin
exceptionnellement. Elle était très touchée de voir son petit-fils.
Elle ne lui a pas parlé mais elle a tenu sa main pendant un long
moment. Cette nouvelle situation nous a mis face à des questions que
nous n'avions pas eus à nous poser jusqu'ici. Et s'il était en train
de récupérer physiquement mais que mentalement il n'allait pas bien ?
Étions-nous prêt à vivre avec un enfant mentalement retardé ?
Allions-nous être affrontés au choix infiniment difficile de décider
sur sa vie ou sa mort ? C'était de grandes questions trop difficiles à
répondre.
Mais nous n'avions pas eu beaucoup de temps pour réfléchir à ce
type de questions, car l'amélioration ne dura que le week-end. L'état
de Pablo a rechuté. Il refaisait des convulsions et il a fait une
hémorragie pulmonaire. Les médecins se posaient la question s'il
allait être en état pour être transporté à son IRM. Je commençais
à changer d’attitude intérieurement. Je commençais à lâcher
prise. Jusqu'à maintenant je m’était accrochée à un espoir inouï
qu'il allait récupérer et survivre et je l’ avait encouragé à se
battre pour la vie. Je le retenais avec toutes les forces possibles.
Bien sur que c'est normal pour une mère de faire ainsi. Mais maintenant
je réalisais qu'il fallait que je le laisse suivre son chemin. Si
c'était son chemin de s'en aller j'avais tort de m'accrocher à lui. Ce
n'était pas juste de prolonger ses souffrances inutilement. Alors
intérieurement je lui ai donné la permission de mourir et je le lui ai
dit.
Le jugement est tombé mercredi avec son IRM. Il montrait que le
cerveau de Pablo était rempli de sang et qu'il ne pouvait pas vivre ni
mentalement ni physiquement. L'espoir était terminé. Il n'y avait plus
de sens à continuer à le maintenir en vie artificiellement alors qu'il
souffrait. Nous avons donc pris la décision en accord avec les
médecins de mettre fin à ses soins le plutôt possible. Nous voulions
être présents pour l'accompagner jusqu'au bout. Nous fixions le moment
pour le lendemain matin et nous avons eu l'autorisation que ma mère
pouvait également être là. C'était le jour de son départ. Le soir
nous avons appelé toute la famille et quelques amis pour leur annoncer
la triste nouvelle. La sœur et beau-frère de François sont venus chez
nous et nous avons pleuré un peu ensembles. Finalement son beau-frère
nous a raconté que la même chose lui est arrivé 18 ans plus tôt avec
son premier enfant, mais c'est quelque chose qu'il n'ait jamais pu en
parler avant.
Jeudi matin nous sommes allés à l'hôpital, mais les médecins
avaient finalement décidé d'attendre le soir car c'était plus
tranquille et plus intime. Ma mère a pu voir Pablo une dernière fois
et tout d'un coup elle a craqué et a commencé à pleurer. Toute la
semaine elle s'est retenue, nous avait regardé pleurer pendant qu'elle
restait sans émotions apparentes. C'était très dur pour elle
d'arriver à montrer ses émotions, je pense par rapport à nous mais
aussi à elle-même. Après elle a voulu partir à l'aéroport tout de
suite et toute seule, même si son avion n'était que l'après-midi.
Nous avons insisté sur le fait qu'elle revienne avec nous à la maison
et nous avons pu pleurer un peu ensemble, mère et fille. Nous l'avons
conduit à l'aéroport dans l'après-midi et nous nous sommes quitté
tout en étant un peu plus proche qu'avant.
Jeudi soir : ce soir là j'ai pu tenir Pablo dans mes bras pour la
première fois. Ce moment que j'avais tant attendu depuis des mois
était finalement venu. Pablo était endormi à cause des médicaments.
Il ne souffrait pas. J'ai été surpris de son poids dans mes bras. Avec
son papa nous avons chanté des chansons paisibles. Nous lui avons
souhaité bonne route et nous lui avons dit combien nous l'aimons et
allions toujours l'aimer. Nous sommes restés un bon moment avec lui
ainsi. Le médecin est venu discrètement et il a arrêté le
respirateur progressivement. Pablo s'est éteint dans nos bras. C'était
un moment très paisible. Sur le moment je sentais plus de soulagement
que de chagrin. Il était libéré. Adieu Pablo. Adieu mon bébé.
Pablo est parti le 13 février exactement le jour de son terme.